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Alain Rondini (La Tropézienne) : "Il ne faut pas vendre n'importe quoi et n'importe comment"

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Alain Rondini (La Tropézienne) : 'Il ne faut pas vendre n'importe quoi et n'importe comment'

La Saharienne, la Franciscaine, la Bérénice... ou bien sûr la Tropézienne : les sandales de chez Rondini, boutique et atelier installés depuis presqu'un siècle à Saint-Tropez, portent des noms et sont chouchoutées comme des enfants. Car le succès Rondini est une histoire de famille.

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Vous représentez la troisième génération aux commandes du magasin qui porte votre nom...

Alain Rondini : Et j'espère pas la dernière ! C'est en effet mon grand-père Dominique qui, en arrivant de son Italie natale, fonda la marque et le magasin-atelier en 1927. Il avait quitté Monticiano, près de Sienne en Toscane, pour venir chercher du travail dans le sud de la France et, par la même occasion, fuir le régime de Mussolini.

On lui avait conseillé Saint-Tropez, qui dans ces années-là n'était pas encore le lieu touristique bien connu, parce qu'il y avait à proximité une usine de torpilles pour l'armée, et par conséquent beaucoup d'ouvriers à chausser...

Puis votre père et vous-même avez voulu continuer l'histoire...

C'était complètement naturel pour lui comme pour moi. Sitôt que mon père, Serge, a eu décroché son certificat d'études - à quatorze ans à l'époque - il commença dans le métier avec déjà l'idée de prendre la suite. Il faut dire qu'on était en 1941 : c'était la guerre, et il n'avait de toute façon pas les moyens de se payer des études supérieures. Moi,

de mon côté, j'ai raté mon bac. Il est vrai que j'avais déployé au lycée un acharnement assez modéré. C'était écrit... Et pour mon père aussi : il est né justement l'année de la création du magasin, c'était un signe !

Depuis, les locaux se sont modernisés ?

À l'époque de mon grand-père, qui avait acheté ce petit immeuble de deux niveaux à cinquante mètres du port, la famille vivait à l'étage, au-dessus de l'atelier. C'est lui qui commença à empiler les caisses en bois que l'on peut toujours voir aujourd'hui le long des murs, pour gagner de la place et entreposer en hauteur tout le matériel nécessaire.

Depuis des machines sont arrivées, puis d'autres plus modernes, pour polir, pour percer... mais l'essentiel du travail est toujours réalisé à la main. Et quand je ne sais pas faire, je ne fais pas ! Par exemple, contrairement à mon grand-père, je ne suis pas un grand spécialiste des mocassins ou des ballerines. Alors plutôt que de mal faire, je propose des sandales, et rien que des sandales.

Chiffres-clés

Quinze mille paires de sandales sont vendues chaque année, en partie via la boutique en ligne créée en 2015, près de quatre-vingt-dix ans après la fondation du magasin en 1927. Comptez 150€ pour une paire classique, en nubuck ou en cuir, mais au moins 200€ pour les sandales en crocodile ou en python (certains modèles dépassant même les 300€), à choisir parmi la quarantaine de types et de couleurs proposés chaque saison par la marque. À partir de la pointure 23 pour les enfants, du 35 pour ces dames, et jusqu'au 46 pour les messieurs, puisque Rondini chausse hommes, femmes et enfants... même si huit paires sur dix sont achetées par des femmes.

Et la gamme, elle, ne cède pas aux sirènes du marketing ?

Mon père, à peine fiancé à ma mère, a tout de même commencé très tôt une certaine diversification, avec de nouveaux modèles, de nouvelles matières... Moi, j'ai repris l'activité en 1983, mais il est vrai que jusqu'aux années quatre-vingt-dix nous avons continué à assembler les sandales sous les lampes de travail installées par mon grand-père !

Bon, il y a quatre ans j'ai quand même lancé la partie marchande de notre site web, pour dévier l'avalanche de commandes que nous recevions jusque-là par courrier postal. Avec Anne, mon épouse, à l'occasion des quatre-vingt-dix ans du magasin, nous avons aussi lancé une newsletter et un tote bag. Mais pour ce qui est des modèles, en effet, le renouvellement passe surtout par les couleurs, et il n'y a pas besoin d'aller plus loin.

Je ne suis pas un fan des paillettes, des strass, des couleurs criardes, et autres fantaisies pour céder à la tendance du jour qui sera périmée demain... Une spartiate, c'est spartiate ! Certains disent qu'à côté d'un certain Saint-Tropez clinquant et mondain, nos sandales et la tarte tropézienne des quelques vrais boulangers qui travaillent encore ici sont un îlot d'authenticité dans cette région du Var...

La tropézienne, c'est aussi votre modèle phare. Qui est, dit-on, directement inspiré de la Grèce antique ?

Oui ! C'était à l'époque de mon grand-père. Il y avait un monsieur, grand amateur de l'Antiquité grecque, qui revêtait parfois une toge, et qui voulait absolument les mêmes chaussures que sur les sculptures d'éphèbes et de guerriers hellènes... Il réalisa ses propres croquis - il était tisserand, le dessin de mode ne lui était pas complètement étranger - et passa commande auprès d'un cordonnier de la région. La Tropézienne était née, et devint vite un classique sur la côte...

La concurrence était rude ?

Oui, et ma mère pourrait vous raconter que des concurrents envoyaient même des " espions " pour remonter discrètement notre rue afin de voir à quoi ressemblaient notre vitrine et nos nouveaux modèles ! Moi-même, dans mon jeune temps, je l'ai vu faire : ils voulaient savoir à combien on vendait, essentiellement. Et puis bien sûr, je mettais la main à la pâte, comme la plupart des fils et fils de commerçants.

J'ai fait de la couture, d'abord sur des sandales miniatures pour me faire la main, j'ai tenu la caisse quand ma mère devait faire une course, j'ai aidé mon père à l'atelier... Et aujourd'hui encore, la plus grande partie du personnel est formée de manière à pouvoir assurer chacun des postes de la chaîne de travail.


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Frédéric Villier

Julien van der Feer,<br/>rédacteur en chef Julien van der Feer,
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