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Travail en famille: les clés du succès

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Nombreuses sont les entreprises artisanales à être exploitées en famille. Si la collaboration avec un frère ou un père peut sembler naturelle, elle nécessite pourtant quelques précautions pour préserver de bonnes relations familiales et professionnelles.

Bouchard père et fils, Adnot père et fils, Corduan traiteur familial... Comme le montrent de nombreuses raisons sociales, les commerces sont souvent exploités en famille. «C'est la forme de collaboration la plus ancienne, rappelle Jacques-Antoine Malarewicz, psychiatre, consultant en entreprise et auteur de Affaires de famille: Comment les entreprises familiales gèrent leur mutation et leur succession, aux éditions Village Mondial. Aujourd'hui encore, si l'on considère l'ensemble des entreprises familiales, elles produisent plus de 80% du produit national brut (PNB) en France.» En effet, selon une étude menée en 2003 par les professeurs des Instituts d'administration des entreprises de Paris et de Pau, José Allouche et Bruno Amann, les entreprises familiales sont plus rentables et pérennes que les autres. Selon Jacques-Antoine Malarewicz, plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. Tout d abord, les membres de la famille considèrent leur travail comme un engagement affectif. Ils tiennent à fortifier leur patrimoine, leur entreprise, et s'investissent donc davantage que d autres salariés. «Il y a aussi souvent une exigence plus importante vis-à-vis des membres de la famille», souligne Jacques-Antoine Malarewicz. D autre part, les membres de la famille tiennent davantage à la pérennité de la société qu'à un revenu à court terme et réinvestissent les bénéfices, favorisant ainsi le développement de la structure. La rentabilité élevée des entreprises familiales est aussi liée à un management plus souple, plus humain et plus compréhensif que la moyenne, «où il fait bon travailler», résume le consultant en entreprise. «J'organise moi-même ma journée de travail, témoigne Dominique Di Caro, chargée de la comptabilité des restaurants familiaux (Le Wok, La Ferme à Dédé, Le Café Serrano et Le Shaman Café), à Grenoble (Isère), fondées par son époux, le frère et la soeur de celui-ci. Ma famille me fait entièrement confiance.» En outre, les affinités qui poussent les membres d'une famille à collaborer, créent un environnement de travail agréable. «Nous sommes très proches dans la vie, c'est ce qui nous a poussées dans cette aventure, explique Elsa Condet, cogérante avec sa soeur, Emmanuelle, d un point de vente Grenier à Pain, réseau de boulangeries en licence de marque. Les liens sont plus profonds qu'entre deux collègues lambda. Ce qui nous permet de passer les moments difficiles plus facilement» Sans oublier que le travail en famille présente un atout de taille: un turnover réduit grâce à des collaborateurs naturellement fidèles.

Stéphane Bellamy, gérant d'un commerce d'articles de coiffure, à Paris

Stéphane Bellamy, gérant d'un commerce d'articles de coiffure, à Paris

Témoignage

Contrairement au cas de figure le plus répandu, Stéphane Bellamy n'a pas intégré l'entreprise de ses parents. C'est lui qui a créé la société Hair Body Home, puis embauché sa mère, Catherine, et sa soeur, Sophie. «Je gère le développement et la stratégie, tandis que ma mère s'occupe de l'accueil en magasin et ma soeur des opérations de communication.» S'il est ravi de ses collaboratrices, le commerçant admet que le management des membres de sa famille peut s'avérer plus délicat, que celui de ses deux autres salariés. «C'est une relation plus compliquée qu'avec des salariés ordinaires, car ma mère n'hésite pas à me faire part de ses observations et de ses réserves. Le respect filial m'empêche de clore la discussion trop brusquement, je dois y mettre les formes.» Cependant, même si elle dispose de 10% des parts de la société, Catherine doit se ranger in fine à l'avis de son fils. Le bilan est néanmoins positif: les liens familiaux se sont resserrés. «On se voit davantage et on partage plus de choses, résume Stéphane Bellamy. Mais je suis conscient que la vie professionnelle peut aussi nous éloigner.»

Fixer les règles du jeu

Cependant, si le travail en famille comprend de nombreux avantages, il réclame une grande maturité. «Les enjeux affectifs ne doivent pas déborder dans le cadre de travail», insiste Jacques-Antoine Malare wicz. Pour y parvenir, la première précaution à prendre est de fixer les règles du jeu. L'expert conseille ainsi de rédiger une charte familiale, signée par tous, où toutes les situations de désaccord sont envisagées, ainsi que les solutions pour les résoudre (lire l'encadré «Pratique»). Cependant, selon une enquête sur les entreprises familiales françaises, réalisée en 2006 par Pricewater - house Coopers, un cabinet de conseil aux entreprises, seules deux entreprises sur dix prennent une telle précaution. Si Jean, Diego et Jacqueline Di Caro n'ont pas signé de pacte pour régler leurs différends, ils ont une méthode bien rodée: dès que l'un d'entre eux en ressent le besoin, il propose aux deux autres une réunion pour discuter. Au terme de ces réunions, qui ont un rythme souvent mensuel, une décision est prise à la majorité. «Ces assemblées permettent au mécontent de s'exprimer, mais ne retarde pas la bonne marche de l'entreprise, car lorsqu'un arbitrage est fait, tout le monde doit s'y plier», affirme Dominique Di Caro. Chantal et Dominique, les deux conjointes qui travaillent aussi dans les quatre restaurants, n'ont d'ailleurs pas voix au chapitre, les parts des entreprises étant divisées entre les trois frères et soeur de manière égale. De la même façon, Stéphane Bellamy, gérant de Hair Body Home, une société d'accessoires pour la coiffure, où travaillent également sa mère et sa soeur (lire l'encadré «Témoignage»), se montre ouvert aux propositions de ces dernières, mais en tant qu'actionnaire majoritaire de la société, c'est lui qui tranche. S'il est important de permettre aux membres de la famille d'exprimer leur opinion, il est aussi primordial de garder des moments familiaux légers et détendus, où les sujets professionnels sont bannis. «C'est une règle d'or: si l'on pense à un point lié au travail lors d'une réunion familiale, on se téléphone le lendemain», indique Dominique Di Caro. Autre disposition indispensable à la pérennité de l'entreprise, selon Jacques- Antoine Malare wicz: adapter les responsabilités en dossées aux compétences de chacun. «Sinon, le dirigeant risque de faire preuve de népotisme, une situation insupportable pour les autres salariés», souligne le consultant. Outre le mal-être général, cela peut engendrer une remise en question de l'autorité des membres de la famille et donc générer des dysfonctionnements au sein de la structure. Par ailleurs, si le salaire de base, les primes, bonus et autres avantages dont bénéficie un membre de la famille ne correspondent pas à ses responsabilités, l'Inspection du travail peut alerter le fisc. Reste ensuite au dirigeant à justifier l'inégalité de traitement entre deux salariés. Pour éviter cet écueil, la famille Di Caro a sa solution: pas de favoritisme. Ainsi, lorsque Dominique Di Caro débute sa carrière dans l'entreprise familiale, il y a huit ans, elle est novice dans le domaine de la comptabilité et apprend sur le tas. Bien qu'elle soit l'épouse de l'un des associés, sa rémunération part du bas de la grille de salaires, puis augmente au fur et à mesure de son expérience dans l'entreprise. D'autre part, les responsabilités dans l'entreprise sont partagées selon les dispositions naturelles et les goûts de chacun, les membres d'une famille qui travaillent dans une même structure présentant souvent des profils complémentaires. «Sans avoir été fixées au départ, les tâches se sont réparties naturellement», reconnaît Dominique Di Caro. Jacqueline, cuisinière de formation, gère les équipes en cuisine, tandis que Diego et Jean supervisent le personnel en salle.

Pratique

La charte familiale, un code de bonne conduite
Le but de la charte est d'anticiper les conflits qui peuvent survenir au sein de la famille. Selon Jérôme Barré, avocat associé au cabinet Franklin, spécialisé en droit patrimonial, elle est particulièrement indispensable lorsque la famille comprend plusieurs frères et soeurs, dont les intérêts peuvent diverger. Si ce document n'a pas toujours de valeur juridique, il est le fruit d'un consensus familial et permet de faciliter la prise de décision à un moment difficile: la conduite à suivre en cas de proposition de rachat, par exemple, ou en cas d'incompétence. «Parfois, les membres se sentent intouchables du fait de leur lien familial. Le licenciement est alors un grand traumatisme, explique l'avocat. S'il est envisagé dans la charte, la situation est plus facile à gérer.» Le plus souvent, le document est un acte écrit sous seing privé qui ne nécessite pas la présence d'un tiers pour être enregistré. En revanche, l'aide d'un avocat ou d'un notaire s'avère parfois indispensable pour arriver à un accord.

Stéphane Bellamy, gérant d'un magasin d'accessoires pour la coiffure, travaille avec sa mère, Catherine, depuis trois ans.

Stéphane Bellamy, gérant d'un magasin d'accessoires pour la coiffure, travaille avec sa mère, Catherine, depuis trois ans.

La transmission, un moment-clé

La deuxième génération Di Caro a déjà fait part de son attrait pour la profession. Mais les enfants n'étant âgés que d'une dizaine d'années, la question de la transmission de l'entreprise familiale n'est pas encore à l'ordre du jour. C'est pourtant un problème de taille, qu'il faut aborder suffisamment tôt, selon Jacques-Antoine Malarewicz. «C'est l'un des moments les plus dangereux du parcours d'une entreprise familiale, explique-t-il, car c'est là que les intérêts divergent, et où les conflits larvés apparaissent En général, le père, qui a fondé ou développé l'entreprise, éprouve des difficultés à lâcher prise, tandis que le fils ou la fille n'est pas forcément suffisamment formé pour prendre la relève.» Il est donc indispensable d'évoquer la transmission dans le pacte familial. Le fait de prévoir cette étape charnière permettra aux acteurs de mieux la gérer le moment venu.